Uzhgorod

Voyager ?

L’idée d’un voyage.

Des amis qui travaillent dans un endroit rare et donc, précieux. Une destination originale pour des " Occidentaux ",un peu comme une zone interdite. A cet aléa des frontières géopolitiques qui fait que l’Ukraine, une jeune démocratie en 1999, soit encore fermée aux nomades " simplement " munis d’un passeport, se joint l’agréable et énigmatique résonnance que suscite toute évocation des Carpathes, de la Transcarpathie. Je peux avoir un visa pour une Terra Incognita ? A n’ importe quel prix ! Mais cette relative inaccessibilité est-elle la conséquence d’une culture qui se cache, qui protège du regard ses trésors et ses stigmates ?

Non ! Nous vivons dans un monde où il y a une gradation de la citoyenneté. Un Français a le droit de voyager aux Canada avec son passeport, pas un Slovaque. Les déplacements humains sont régulés en fonction de l’appartenance nationale facteur idéologique et de l’argent du prétendant à l’évasion.

Mais voyage t-on " des lieux " ou " des gens " ? Je penche pour les réalités humaines, avec leurs courageux et inconscients bâtisseurs de l’aménagement de leur lieu de vie et de leur histoire, et amoureux plus souvent qu’ennemis de ce morceau de la planète Terre où ils sont nés. Il y a dépaysement géo-climatique, et il y a immersion dans une culture décalée plus ou moins partiellement par rapport à la tienne.

Uzhgorod est une ville provinciale typique de 140 000 habitants. Capitale régionale, elle possède des établissements d’instruction supérieure, de nombreux combinats industriels (briqueterie et fabrique de carton ! je n’ai retenu évidemment que les enseignes qui m’ont amusé).

A Uzhgorod, confins occidentaux de l'Ukraine - la " petite Russie " - vivent des personnes issues d’horizons variés : des Ukrainiens bien sûr, les uns russisants, la majorité " ukrainisante ", des tziganes sédentaires ( ?), des Hongrois (j’ai vu leurs tombes au cimetière), et un passé juif puisque dans le centre ville, sur la rive de l’Uzh se tient une imposante synagogue. Tous ces habitants furent soumis à la " pax soviéticus " pendant au moins 45 ans. Leur guerre civile (la résistance maquisarde) eut lieu pendant la seconde guerre mondiale et ne fut vraiment dispersée qu’en 1952. Les cicatrices de la soviétisation étaient donc plus récentes que dans le reste de l’Union soviétique.

Ces confins se trouvent à cheval sur quatre pays : L’Ukraine, la Slovaquie, la Hongrie et la Roumanie. Leurs habitants respectifs y circulent librement, avec un bémol tout de même : les tracasseries douanières. Les difficultés qu’a connues l’Union européenne pour faire évanouir les contrôles frontaliers traduisent une résistance et une peur face à l’ouverture totale. La peur du peuple ? La peur en tout cas des entreprises privés. Il semble cependant exister un important flux de " biens " dans cette région, à en juger par le nombre de véhicules légers et lourds qui franchissent les frontières. Il serait intéressant de savoir s’il y a des sens privilégiés : de l’Ukraine vers la Hongrie, ou de la Slovaquie vers l’Ukraine...

Partir ?

Le trajet, à partir du moment où l’on franchit le seuil de notre plus ou moins précaire " chez-soi ", nous renvoie à notre condition de nomade. Que suis-je sans argent et sans passeport ?

Les trajets sont souvent cuisants : la peur qui nous tenaille à la veille du départ s’est dissipée le matin lorsque nos pas martèlent la route.

Il peut se dérouler d’étranges rencontres dans les lieux de transit. Une fois, dans un bus qui reliait Amsterdam à la Pologne, j’avais devant moi un Belge et un Français qui se rendaient dans la même petite ville frontalière pour y rejoindre leurs compagnes, polonaises. Tous deux étaient jeunes : l’un avocat, l’autre ingénieur, et passionnés par leurs muses.

Ils échangèrent pendant une partie de la nuit leur histoire jalonnée par les découvertes. Ils étaient des pionniers surpris d’un Klondike culturel : ils vivaient leur histoire d’A comme un évènement unique et trouvaient avec stupéfaction d’autres itinéraires parallèles ! Moi, sur le siège derrière eux, je rigolais bien et dû bien faire de ne pas m’immiscer : les rencontres¾ je pense¾ se font à deux.

Les transits entre deux lieux, entre deux communautés sont pour moi des moments de recueil : 22 heures de bus entre Paris et Budapest m’ont permis de repenser à ma vie parisienne, d’aborder quelques questions originales d’ordre ethnoculturel, et d’anticiper sur mon aventure ukrainienne. De m’inquiéter aussi : aurais-je le train que je voulais prendre à Budapest, le Budapest-Moskwa qui passe par Uzhgorod ? Où dormirais-je si je loupais ce train ?

Je réfléchissais au sens de l’humour juif¾ y-a-t-il un humour ouvert et un humour fermé ? L’un n’enferme pas la personne dans le carcan d’une définition dévalorisante tandis que l’autre humour en appelle à notre commune humanité. Je m’immergeais aussi dans un bain très particulier : j’écoutais un acteur lire une nouvelle de Anton Tchekhov, chambre №6, ambiance qui me transportait dans un asile d’aliénés d’une petite ville provinciale russe du 19ème siècle.

Les retrouvailles et le passage de la frontière hongro-ukrainienne se sont déroulés dans une atmosphère surnaturelle. Pour moi surtout. La gare de la petite ville hongroise de Nuyaraghazi où j’attendais mes amis était terriblement humaine car désolée. Il était déjà tard dans la nuit bien que 21h à l’horloge¾ nous sommes début novembre, et cette région se trouve sur le bord du " fuseau horaire " occidental. Le soleil s’y couche donc 55’ ¾ ou 2000 kilomètres¾ avant Paris. Dans cette gare déambulaient de drôles de jeunes filles aux semelles de 8 cm, des zombies venus attendre les visiteurs d’un train régional, et des policiers tout gris. Sur des bancs méditaient deux adeptes de Bacchus, en transit eux aussi, mais dans leur propre ville.

On a du mal à croire que l’on peut rencontrer des gens que l’on connaît bien dans des lieux si étrangers à nous. C’est ce qui a donné ce caractère un peu irréelle, ce mélange de familiarité, de franchouillarderie dans un contexte nomade, d’aventuriers. Les mille feux qui peuplaient les cimetières¾ pour la fête des morts !¾ me dépaysaient un peu plus. Mes amis comme moi-même vivions ces derniers mois des expériences nouvelles, et nos premiers échanges se sont fait dans le " salon " comme disent les Russes obscur d’une courageuse Peugeot invalide (elle avait une prothèse de jambe) qui filait dans la plaine hongroise. Ces conversations de la nuit, dans des habitacles de véhicule, sont comme des a aparté de nos vies. Mourrai-je dans un lit, sous un toit, ou sur le bas-côté d’un chemin étoilé ?

Ayant vécu dans leur ville pendant cinq jours, je n’ai remarqué que les différences linguistiques. J’observais dans la rue, les restaurants et les lieux publics l’utilisation des langues ukrainiennes et russes ou de la langue russe avec l’accent tzigane. Je n’ai fait qu’une seule observation sur la répartition urbaine : les nombreuses masures du centre ville qui sont habitées par des populations miséreuses, voisinent les habitations " militantes " et "ostencieuses" des bourgeois d’avant-guerre.

Autre signe historique : Uzhgorod s’appelait jusqu’au 19ème siècle Ungvar, qui signifiait en turc : " le lieu fortifié sur la rivière ". La vieille ville aux maisons de deux étages se trouve au pied de la forteresse. Elle est entourée par la ville moderne : du 19ème siècle, qui a conquis l’autre rive de l’Uzh. Trois ponts dont un piétonnier¾ la passerelle¾ relient les deux rives. Le centre ville d’aujourd’hui est coupé en son milieu par la rivière et ses larges berges où déambule le peuple et paissent les pacifistes laitières à cornes ou à barbichette.

Mes observations souffrent bien sûr, mais bénéficient peut-être aussi, du caractère spontané de mes promenades. Ce compte-rendu me guidera pour mon prochain séjour. Je n’ai pas beaucoup fait d’échange avec des badauds. Je trouve qu’il y avait beaucoup de promeneurs. La " promenade des Ukrainiens ", sur les rives de l’Uzh, est un théâtre gratuit au décors propice à la rêverie et aux rencontres. De larges bancs de bois oranges au hauts dossiers inclinés à 70° invitent les bipèdes à y étaler leur échine.

Les quelques contacts que j’ai eus ont été provoqués par mes activités de photographe. La passerelle est un lieu très personnalisé : à côté du filet constant de piétons opère un accordéoniste dont la tête cabossée est rivée vers le plancher et mendie une jeune mère apathique, tandis que des personnes d’âge mûr s’amusent à jeter des bouts de pain dans la rivière transparente pour stimuler la concurrence entre les brochets et les mouettes. Le centre est aussi le terrain de chasse des alkachis : les alcoolos. J’en ai vu un, jeune au poil de paille hirsute, qui marchait de manière chaotique les pieds nus. Pendant que je tentais de confronter le film de ma pellicule à l’enfilade des peupliers d’or qui s’éloignait vers l’horizon, un quidam s’enquit de l’ouverture d’objectif que j’utilisais, et me conseilla de belles scènes à fixer avec mon " zénith ". Quelques secondes après, deux jeunes filles gloussèrent d’amusement en se demandant ce que je voulais bien prendre, "  le lampadaire ? ! ". Je manquais de présence d’esprit, m’ont fait remarqué Rutaben, le couple-ami qui m’avait invité à Uzhgorod : j’aurais dû leur proposer de fixer leurs " minois des confins " pour la postérité. Ruta me raconta que les photographes de scènes insolites de la vie courante passent plus de temps à discuter avec leurs " modèles de la rue ", d’abord pour leur demander l’autorisation de les prendre en photo, ensuite pour échanger des remarques toujours philosophique¾ la vraie philosophie, celle des rencontres furtives, improvisées.

Mais je suis un " photographe " débutant et timide. Une forte " bonne-femme " vendait du paprika couleur rouge terre de feu au marché kolkhozien. Toute de noir vêtue, un foulard également noir entourait son visage tomate. Le paprika formait un terril sur le petit étalage composé d’un carton à côté de sa chaise. Elle devina le but de ma curiosité et secoua la tête. Je n’osais pas lui expliquer que j’étais un instituteur français, que je prenais des photos pour montrer le grand monde à " mes " enfants. Le courant de sympathie ne passe pas toujours !

Les gens se confient volontiers à des étrangers, dès qu’ils se sont aperçus qu’à la fois ils étaient des étrangers en chair et en os, et donc temporairement dans leur mouise, et que nous comprenions à peu près leur langue.

Cet " à peu près " est très élastique et il peut suffire de quelques mots pour que nous soyons submergé par une volubile tirade à laquelle il ne nous reste plus qu’à opiner gravement du chef !

Voilà pour ces considérations autour du voyage, d’un voyage. J’ai volontairement tu certaines réalités par trop scabreuses comme mon but réel. Parti en fait comme un marchand d’antan, épris de profit, je suis revenu au " pays des vertes années " sur un vélo ukrainien avec, en bandoulière, une belle guitare locale et dans ma hotte mon attirail de cinéaste ambulant : une dizaine de films soviétiques à montrer dans les villages reculés de France, où la télévision ne parvient pas.

Sylvestre

 

 

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